Témoignage complet
À la CinéFabrique, école nationale supérieure de cinéma à Lyon, un étudiant autiste reconnu RQTH a été contraint d’interrompre sa scolarité. Malgré une demande d’aménagements liée à son handicap, il a subi des remarques stigmatisantes, le non-respect de ses aménagements et des échanges houleux avec la direction.
Les dispositifs garantissant l’inclusion n’ont pas été respectés, provoquant une dégradation de sa santé. Il a fini par être exclu de son école.
Voilà son témoignage :
“ Aujourd’hui, je parle pour ne pas que ça se reproduise.
L’inclusion n’est pas un mot, c’est un engagement. Un engagement qui, s’il n’est pas respecté met des personnes en danger. Les personnes handicapées ne sont pas le problème, elles ne l’ont jamais été. C’est le manque d’éducation, de connaissances et de compétences qui les met en danger. Alors je parlerai autant qu’il le faut pour que ça change.
Je suis autiste, vivant avec des troubles anxieux sévères, de la dépression, et d’autres troubles handicapants. J’ai été exclu de l’école Nationale de cinéma de Lyon, CinéFrabrique à cause de mon handicap.
Dès mon entrée dans l’école, j’avais été clair sur ma RQTH, mon suivi par des professionnels de santé, et mes besoins d’aménagements, préconisés par mon équipe médicale.
Les services pédagogiques et d’accompagnement de l’établissement m’avaient initialement proposé la mise en place d’un suivi régulier toutes les deux semaines.
Une sortie en soirée était prévue chaque semaine par l’école. De septembre à décembre, j’ai pu suivre le programme et tout faire. Sortir presque chaque jour pour aller en cours, faire le travail.
Au mois de décembre, j’ai prévenu l’établissement que les périodes hivernales étaient difficiles pour moi.
Un soir de début décembre, les cours ont fini tard, à 18h15, et nous avions rendez-vous à 19h15 au théâtre pour une sortie. Avant de me rendre au théâtre, je devais rentrer chez moi, prendre mon traitement en même temps que mon repas (comme prescrit), puis faire le trajet jusqu’au lieu de la sortie.
Le délai d’une heure était trop court pour me permettre de faire tout cela. J’ai alors expliqué à un membre de l’équipe pédagogique que je risquais d’être en retard. En réponse, une remarque stigmatisante m’a été adressée, assimilant ma situation à de la “flemmardise”. Je n’ai pas su quoi répondre, et l’échange s’est terminé.
Cette remarque discriminante m’a déclenché une crise d’angoisse, je suis parti de l’école en pleurant. Une pote m’a rattrapée, suivie du reste de la classe, qui m’a rassuré. J’ai décidé de ne pas aller à la sortie.
Le lendemain, un membre de l’équipe de l’établissement a insisté pour me parler et s’excuser, expliquant avoir compris qu’il s’agissait d’une “question de timing”. Il a été estimé qu’une heure semblait suffisante pour prendre un médicament et effectuer les trajets. Mes potes ont été d’un soutien incroyable à ce moment-là.
Quelques jours plus tard, j’informe l’équipe pédagogique que je commence à fatiguer, et que ça devient difficile pour moi, surtout les sorties le soir. Je demande si l’établissement peut prendre en charge l’organisation de mon suivi, plutôt que de me laisser cette initiative. On me répond que ça n’est pas possible et que même si je commence à ne pas aller bien, c’est à moi de solliciter l’établissement quand j’en ai besoin.
J’en parle à ma psychiatre, elle fait une lettre pour leur expliquer, et me demande de la tenir au courant. Elle envoie ce mail le lundi, et dans la journée, j’ai un mail de l’équipe pédagogique, comme s’ il n’y avait jamais eu de problème. J’ai désormais rendez-vous chaque semaine.
Deux jours plus tard, un rendez-vous a lieu, et je ne me sens pas à l’aise. Il y a de la défiance, et pendant ce rendez-vous, mes aménagements sont présentés par l’établissement comme un privilège. On m’indique que si j’en veux plus, je n’ai qu’à aller dans un établissement médicalisé.
Une semaine plus tard, des personnes de la classe ont trouvé très problématiques les remarques et comportements d’un intervenant. Je décide donc d’aller voir un membre de l’équipe pédagogique, mais personne n’intervient. C’est seulement lorsque deux autres camarades de classe me rejoignent que l’établissement décide d’intervenir. Un table ronde est organisée, et il est décidé que les étudiants qui ne veulent pas poursuivre le cours avec cet intervenant puissent partir, tout en restant dans l’enceinte de l’école. L’après-midi même, les élèves ayant décidé de ne pas rester sont convoqués par la direction. On leur explique alors qu’ils n’ont pas à décider des activités, et qu’ils doivent y participer, qu’elles se déroulent bien, ou non. Les étudiants sont informés que s’ils ne sont pas contents, ils peuvent quitter l’école. Je lève alors la main pour prendre la parole, ce qui m’est refusé, je suis informé qu’il ne s’agit pas d’une discussion. Je décide alors de couper la parole pour dire que le fait qu’un cours se passe bien est un droit. On me répond que ça n’est pas le cas, et que la direction est libre de faire comme elle l’entend, avec la remarque “qui es-tu pour me couper la parole”. Cet événement me laisse très anxieux, et je décide d’aller chez une de mes connaissances, sentant que je ne dois pas rester seul.
Plus tard dans la soirée, je reçois un mail m’indiquant que je suis exclu temporairement de l’école avec comme motif “comportement irrespectueux”, j’ai un rendez-vous deux semaines plus tard pour en parler.
À ce rendez-vous, on me fait comprendre que c’est le mot “droit” qui a inquiété à la direction. On m’informe que comme l’école n’est pas liée à l’éducation nationale, nous n’avons pas vraiment de droits. Il m’est répété que si les étudiants ne sont pas contents, ils n’ont qu’à partir, que le portail est ouvert.
J’explique alors que je me suis senti en danger, car j’avais expliqué avant mon exclusion que je me sentais mal, que je commençais à fatiguer. Cette exclusion m’a isolé, seul dans un appartement de 12 m2. La direction indique qu’elle entend cette remarque, et on en reste là.
À la mi-janvier, je rencontre une psychologue qui vient de temps en temps à l’école. Elle ne connaît pas la direction, seulement le service handicap.
Je rencontre aussi pour la première fois l’association ASPIEJOB. Pendant le rdv, je fais part de mon histoire, de la manière dont j’en suis arrivé là, et de ce qu’il se passe à la CinéFabrique. L’association me conseille de passer un DAEU, et n’est pas étonnée par ce que je lui dis sur l’école. Elle précise “dès qu’ils n’y arrivent pas, ils nous contactent nous”.
À la fin du mois de janvier, je vis une crise suicidaire. Je suis très bien soutenu par mes potes, avec qui je passe la soirée, et je reste dormir chez l’une d’entre elles pour ne pas rester seul. Le lendemain, je préviens par SMS l’équipe pédagogique que je ne viendrai pas en cours. On me répond “ok”, mais aussi qu’il faudra en reparler, car ça n’est pas ce qui était prévu, et qu’il faudra de nouveau les prévenir si je ne viens pas l’après-midi. Épuisé par la nuit blanche que je viens de passer, je réponds simplement en demandant à l’établissement de relire mes aménagements et de faire son travail.
Je reçois alors un appel d’un membre de l’équipe pédagogique, me disant qu’il fait très bien son travail, qu’il n’a pas à se remettre en question, et que je n’ai pas à lui parler comme ça. Je tente de lui expliquer que je lui ai déjà dit plusieurs fois que je ne viendrai pas ce jour-là, et qu’il n’y a jamais eu de problème, alors je ne vois pas pourquoi ça serait le cas maintenant. Il me répond “tu sais quoi, t’es fatigué, tu ne sais plus ce que tu dis”.
À un rendez-vous hebdomadaire avec l’équipe pédagogique, l’association ASPIEJOB est présente sans que l’on m’ai mis au courant. On m’explique que c’est pour traduire et mieux me comprendre.
Je reprends avec l’association plus tard, le ton est beaucoup plus agressif. Je tente d’expliquer ce qu’il se passe. On m’explique que c’est juste de la maladresse, que rien ne peut être fait, que ça ne sert à rien.
J’envoie ensuite un mail pour demander un rendez-vous pédagogique pour discuter de mon exclusion du mois de décembre et d’un surplus de bourse versé à tous les étudiants à la même période, et que je n’ai pas reçu. Je reste sans réponse. Ma mère écrit également et reçoit immédiatement une réponse avec plusieurs propositions de RDV pour en discuter. J’envoie de nouveau un mail, qui reste aussi sans réponse.
En avril, j’apprends que le président de la métropole de Lyon vient visiter l’école. Je souhaite aller le voir pendant sa visite pour lui parler. Un membre de l’équipe pédagogique me répond qu’il ne faut pas y aller, et que ça n’est pas le moment. Je lui réponds que son avis ne m’intéresse pas.
Un peu plus tard, une personne du service handicap vient me voir en courant pour me dire qu’on n’a pas fait notre RDV hebdomadaire. Au cours du rendez-vous, on m’explique aussi qu’il ne faut pas aller voir le président, qu’il n’a pas le temps, qu’un temps va être trouvé pour discuter tous ensemble, et que les choses vont s’arranger. On m’informe que ma demande de rendez-vous pédagogique va être appuyée.
Je renouvelle peu plus tard ma demande de rendez-vous, avec le service handicap en copie et obtient une réponse le jour même pour un rendez-vous avec la direction de l’établissement une semaine plus tard.
Lorsque ce rendez-vous a lieu, un des membres de l’équipe pédagogique n’est finalement pas présent, un membre de la direction part au bout d’une demi-heure, et l’association ASPIEJOB arrive au milieu du RDV sans que j’en ai été informé. Un camarade de classe est également présent en qualité de témoin.
J’explique donc ce qu’il s’était passé pendant l’année, la direction ne dit rien, prends des notes.
À son arrivée, l’association ASPIEJOB me dit “qu’est-ce que tu fais encore là ? Je t’avais dit de partir en arrêt maladie jusqu’à la fin de l’année et de ne plus revenir. C’est comme si tu étais sur les rails d’un train et que tu ne voulais pas bouger”. J’ai tenté de revenir au sujet de départ, il m’a été répondu que ça n’était pas moi qui contrôlait la discussion. Il y avait tellement de pression, j’essayais de continuer à parler et jai dit la phrase “Je me sens en danger, mais je me sens bien”. Je me sens bien grâce au soutien de mes potes, mais en danger car je ne suis pas écouté, ni accompagné. À partir de ce moment-là, j’ai eu l’impression de me faire plaquer au mur par des mots. On me dit que je ne peux pas être accepté dans l’établissement si je suis en danger, qu’il faut que je parte. On me coupe la parole, ainsi qu’à mon témoin. Je ne sais plus quoi répondre. La discussion se termine par “soit tu prends une décision, soit on en prend une pour toi”.
Une semaine plus tard, je reçois un mail de la commission expliquant que je suis exclu définitivement et que je n’ai plus le droit de mettre les pieds à la CinéFabrique.
