Ce documentaire Vulnérables s’inscrit dans la promotion de l’action du collectif secur’autisme (6 associations), qui milite pour l’utilisation de GPS afin de suivre les personnes autistes qualifiées de « fugueuses ». Le collectif défend également un programme visant à considérer l’ensemble des adultes autistes comme des mineur·es. Il travaille d’ailleurs sur un GPS discret, AutisConnect,, qui pourrait à terme être étendu aux personnes atteintes d’Alzheimer et à d’autres personnes handicapées.
Le documentaire montre principalement une population composée de jeunes garçons autistes noirs non oralisants, une réalité largement invisibilisée dans les contenus mainstream sur l’autisme. S’il nous paraît important de rendre visibles d’autres expériences de l’autisme, souvent moins privilégiées, le problème est que, dans la lignée d’Hors Normes, ces personnes autistes ne sont ici que les objets du récit et des personnages secondaires. Elles servent davantage de faire-valoir à leur entourage, notamment aux familles, et surtout aux professionnel·les des institutions spécialisées qui les encadrent. Les personnes autistes semblent réduites à leur statut d’objets de prise en charge, sans véritable pouvoir d’agir ni parole propre.
Le documentaire est censé raconter l’histoire tragique de Kelyan, jeune autiste décédé en 2019 à Stalingrad dans des circonstances restées mystérieuses après une fugue. CLE Autistes était présent à la marche blanche organisée en son hommage. Pourtant, le titre est trompeur : à aucun moment Kelyan n’est le sujet central de ce film promotionnel d’une heure. On ne sait presque rien de lui, et les questions essentielles ne sont jamais abordées : pourquoi est-il parti ? Que s’est-il passé ? Quels étaient ses besoins, ses difficultés, ses aspirations ?
À la place, les professionnel·les des institutions spécialisées instrumentalisent son décès, surjouent le pathos et cherchent à susciter l’émotion en exploitant l’une des pires angoisses parentales : survivre à son enfant. D’ailleurs, lorsque la mère de Kelyan s’interroge en disant : « Ne lui ai-je pas donné trop d’autonomie ? », le représentant de l’institution se contente de hocher la tête positivement. La boucle est bouclée : aux problèmes produits par les oppressions, il n’y aurait qu’une seule réponse, toujours la même, davantage de contrôle, davantage de surveillance, davantage de privation de liberté.
Le terme même de « fugue » interroge. Il désigne généralement le fait de fuir un environnement vécu comme toxique ou insupportable. Il est donc étonnant que le documentaire utilise ce terme sans jamais envisager cette perspective. En réduisant les fugues à une simple question d’urgence ou de danger immédiat, il évacue totalement le contexte social dans lequel elles s’inscrivent.
Le documentaire ne répond jamais aux questions fondamentales : pourquoi ces personnes partent-elles ? Quelles violences subissent-elles ? Une personne autiste ne fuit pas parce qu’elle est autiste. Réduire la fugue à l’autisme est profondément déshumanisant. Les causes peuvent être multiples.
Le film mélange d’ailleurs des situations très différentes. Fuir une structure spécialisée peut être compréhensible, voire légitime, lorsqu’il s’agit d’un lieu d’enfermement, de privation de droits ou de restriction des libertés. L’environnement lui-même peut être oppressif : surcharge sensorielle, anxiété permanente, logement insalubre ou trop exigu. Le validisme existe aussi dans les familles. Les personnes autistes peuvent subir des violences intrafamiliales, comme tout le monde, ainsi que d’autres formes d’oppressions cumulées, notamment le racisme.
Toutes ces causes ne sont pas forcément évitables à court terme. Mais les rappeler permet de souligner que le handicap n’est pas seulement une caractéristique individuelle : il est aussi produit par l’environnement social. Cela permet de replacer l’autisme dans une réalité politique et sociale, au lieu d’en faire une simple question médicale ou sécuritaire.
Or, plutôt que de poser ces questions, le documentaire défend la restriction de l’autonomie et le contrôle par la surveillance. Au lieu d’interroger la société, ses violences et ses exclusions, il préfère restreindre davantage les libertés individuelles au nom de la protection.
Nous refusons cette opposition artificielle entre protection et autonomie. Les deux doivent être pensées ensemble. C’est précisément le sens de la vie autonome : l’accès à une éducation inclusive, l’apprentissage de compétences de protection et d’autodétermination, l’apprentissage de la nage avec des créneaux calmes adaptés dans les piscines, la prise de décision assistée, l’assistance personnelle, le soutien par les pairs autistes, l’accessibilité universelle, l’existence de centres communautaires permettant de conseiller, accompagner, socialiser et partager des connaissances.
Avoir des ami·es, un réseau de confiance et des relations soutenantes constitue souvent une meilleure protection que la restriction de la capacité juridique, le contrôle permanent ou la privation de liberté.
L’éducation à la sexualité des jeunes garçons autistes demeure également un sujet tabou, plus encore lorsqu’ils sont noirs et racisés. Qui peut affirmer avec certitude que certains ne cherchaient pas aussi à s’échapper pour explorer cette dimension de leur vie ? Plusieurs témoignages du film laissent pourtant entrevoir cette possibilité.
Bien sûr, nous ne minimisons pas l’effet du racisme d’État. Celui-ci contribue à la surprotection de certaines familles, qui pourraient chercher à protéger leurs enfants de l’environnement raciste, des violences policières particulièrement fréquentes à l’encontre des personnes handicapées racisées. Il interroge également les inégalités raciales dans les dispositifs de recherche et l’attention accordée aux disparitions selon l’origine des enfants concernés. Mais ce n’est pas non plus l’angle choisi par le documentaire. Aucune analyse antiraciste n’est proposée. Tout est traité sous un angle misérabiliste du handicap, opposé à toute idée d’autonomie, d’émancipation ou de pouvoir d’agir.
Enfin, comme Autis’conect parle d’”encadrement” des personnes autistes, nous nous interrogeons sur les intérêts en jeu lorsqu’un documentaire recommande davantage de surveillance tout en promouvant simultanément des dispositifs GPS destinés aux personnes autistes. Cette logique se fait au détriment de leur vie privée, de leur liberté de circulation et de la protection de leurs données personnelles.
Des structures médico-sociales à la promotion de solutions technologiques présentées comme évidentes, les conflits d’intérêts doivent être interrogés. Le documentaire ne le fait jamais. Une fois de plus, il préfère parler au nom des personnes concernées plutôt que leur laisser droit au chapitre.
NB : si des personnes concernées souhaitent publier une analyse antiraciste et antivalidiste du film, notre revue Neurostyles est ouverte à contributions.
