Introduction
Dans le contexte de l’occupation de la Palestine par israël et du génocide à Gaza, le handicap occupe une place centrale. D’une part, les personnes handicapées sont d’autant plus vulnérables face à la famine, aux limitations de mouvement et aux bombardements. D’autre part, israël produit du handicap sur tout le territoire palestinien. Cette notion doit alors être redéfinie pour mieux être appréhendée dans le cas de l’occupation de la Palestine. Dans cet article, nous explorerons plusieurs de ses aspects, à commencer par le handiwashing* d’israël, puis en montrant ce qui se cache derrière : ce qu’il fait aux handicapés et l’impact spécifique du colonialisme sur ces derniers.
Le handiwashing en Israël
D’un côté, les discours sur Israël le présentent comme un pays très moderne, avancé sur la question de l’autisme et du handicap. Israël se présente lui-même au monde comme une “alternative progressiste” à un Moyen-Orient prétendu “arriéré” et comme un fervent défenseur des personnes handicapées (cf. article 2).
L’armée israélienne semble au premier abord très inclusive pour les personnes autistes. Déjà, en 2013, le programme Roim Rachok de la tsahal (forces de défense ou plutôt d’occupation d’israël) consistait en une cinquantaine de personnes autistes volontaires dans des unités d’interprétation d’images satellites, de création de programmes et de collecte de données (cf article 4). Plus tard, en juillet 2021, le programme Titkadmu visait à permettre à environ 200 personnes autistes d’effectuer leur service militaire avec un accompagnement adapté (cf. article 3) à travers la création d’une “unité spéciale” pour personnes autistes (cf. article 2).
Cependant, la tsahal recherche un profil particulier d’autisme. Dans chacun des articles, on parle de “personnes porteuses d’autisme à haut niveau de fonctionnement” (cf. article 3) ou de “trouble du spectre de l’autisme de haut niveau” (cf. article 4). Dans l’article, Sophie Boutboul présente l’homme autiste concerné par le programme Roim Rachok de cette façon : “il a des difficultés de communication et de socialisation, mais est en revanche doté d’une excellente mémoire et d’étonnantes facultés, un peu comme le personnage joué par Dustin Hoffman dans le film Rain Man” (article 4). Il semble qu’il y ait une sélection des profils autistiques qui seraient les plus utiles et les plus performants. Finalement, le but du programme Titkadmu est de “favoriser leur insertion socioprofessionnelle” et de leur garantir “d’avoir une vie la plus indépendante possible” (cf. article 3). Un autre homme concerné par le programme Roim Rachok explique : “Nous avons travaillé avec des psychologues sur nos prises de parole, sur notre socialisation : parler de la pluie et du beau temps, s’adresser à la hiérarchie, gérer son emploi du temps. Depuis que je suis ici, j’ai appris à condenser mes propos” (article 4). Esther, sa commandante, affirme : “On les fait participer à beaucoup d’évènements pour qu’ils soient bien socialisés.” (article 4). L’objectif final semble être de normaliser ces personnes pour les rendre “plus normales”, donc “moins autistes”. Nous pouvons même nous demander à quel point ces pratiques peuvent être violentes pour les personnes autistes. Sans oublier de préciser que leur salaire n’est que de 200 euros (équivalent) par mois… Ils sont donc instrumentalisés pour travailler pour l’armée israélienne sans obtenir la reconnaissance appropriée.
Ces discours valorisant israël sur les sujets du handicap et de l’inclusion ne sont-ils alors que de l’handiwashing ? Ce terme désigne une pratique de communication trompeuse qui consiste à prétendre être inclusif envers les personnes handicapées sans mettre en place d’actions concrètes pour les soutenir.
En effet, alors qu’Israël se présente comme un pays avancé sur la question du handicap, une réforme récente supprime progressivement les remboursements des soins privés pour les enfants sur le spectre autistique, alors que le système public est déjà saturé, qu’il manque de personnels et surtout de professionnels disponibles et expérimentés … Claudine Douillet dénonce un abandon de la part du gouvernement israélien qui ne consacre pas des budgets suffisants à la santé mentale et au handicap. Selon elle, le droit à un traitement digne ne devrait pas dépendre du compte en banque des parents de l’enfant autiste (cf. article 9).
Ce que fait la guerre au.x handicap.s
Plus encore, voyons désormais les conséquences du conflit israélopalestinien et plus précisément du génocide effectué par israël sur les handicaps. C’est un fait : les crimes commis par l’occupation israélienne accroissent le nombre de personnes handicapées, faisant ainsi de la Palestine le pays avec le plus haut pourcentage de personnes handicapées dans le monde (Snounu et al., cf. article 1). Il y a un lien indéniable entre guerre, génocide et production de handicaps. L’article de 20 Minutes (article 7) sur le sujet donne plusieurs chiffres qui font froid dans le dos : après le 7 octobre 2023, au moins 21 000 enfants de Gaza ont subi des blessures qui ont conduit à un handicap selon le Comité des Droits des Personnes Handicapées (CDPH) des Nations Unies, les rendant d’autant plus vulnérables à la guerre. Plus de 25% des personnes blessées entre le 7 octobre 2023 et le 21 août 2025 risquent de souffrir d’incapacités à vie. Environ 83% des personnes handicapées ont perdu leurs dispositifs d’assistance et font face à des obstacles physiques comme les décombres d’immeubles ou d’infrastructures. Il faut savoir que les restrictions sur l’aide humanitaire a un impact disproportionné sur les personnes handicapées, puisque les dispositifs comme les fauteuils roulants, les déambulateurs, les cannes, les attelles et les prothèses sont considérés par les autorités israéliennes comme des “articles à double usage” et sont donc exclus des envois d’aide.
De manière plus indirecte mais tout aussi violente, l’armée israélienne restreint les mouvements des Palestinien.nes dans une logique d’affaiblissement volontaire et continu forcée par l’occupation (cf. article 1). Elle crée des “handicaps de mobilité” au moyen d’agressions corporelles et de destruction des infrastructures. C’est pour cette raison que Celeste Langan explique que la binarité entre personnes handicapées à mobilité réduite et personnes valides qui pourraient et ont besoin de se déplacer mais ne le peuvent pas doit être déconstruite dans ce contexte. Dans le document de la Campaign For Psych Abolition sur le sujet (cf. article 2), les auteur.ices expliquent que le sionisme s’assure que le handicap soit constamment présent dans la société palestinienne. Selon elle eux, tsahal tire intentionnellement dans les jambes pour que les personnes soient mutilées.
Or, chaque jour sans prise en charge et aide adéquates renforce l’invalidité durable. Ainsi, les personnes handicapées, déjà marginalisées, continuent de subir les conséquences dévastatrices de ce génocide, en violation du droit international. Dans cet article 8 écrit par Julien Antouly et Farah Safi, nous pouvons lire : “le fait d’infliger des blessures grave et des handicaps aux civils protégés en violation des attaques des principes fondamentaux de distinction, proportionnalité et précaution du droit de la conduite des hostilités, constitue des crimes de guerre, peut constituer des crimes contre l’humanité, voire l’élément matériel du crime de génocide, au titre de l’”atteinte grave à l’intégrité physique ou mentale” (art. II(6) de la Convention de 1948)”. Ces deux auteur.ices montrent à quel point il est essentiel d’examiner la responsabilité d’israël pour les violations au droit international graves visant les personnes handicapées palestiniennes dans le contexte de la guerre en cours.
De plus, les personnes autistes ont été à plusieurs reprises les cibles de l’armée israélienne. En effet, en 2020, Eyad el-Halaq, un Palestinien autiste, a été tué par balles par la police israélienne en allant à l’école (cf. article 2). Le 30 mai de cette même année, Iyad Hallak, un Palestinien autiste de 32 ans soupçonné à tort d’être armé (alors qu’il sortait juste son téléphone) est tué par un policier israélien à Jérusalem-Est. Le policier a été acquitté de l’accusation d’homicide involontaire par le tribunal qui a qualifié son acte d’une “erreur de bonne foi” (cf. article 5). Nous pouvons quand même nous interroger sur le caractère validiste de ces violences policières, d’autant plus qu’elles sont ensuite minimisées.
Les enfants autistes à Gaza sont également confrontés à des régressions qui s’expliquent par les nombreux déplacements, la famine, l’effondrement de leur routine, l’anxiété accrue, la surcharge sensorielle constante, la détérioration des établissements de santé, la destruction des centres de rééducation et la restriction de l’aide humanitaire (cf. article 6). Ils présentent notamment des difficultés d’élocution exacerbées. Rodayna Raydan appelle le “double silence” le traumatisme de la guerre aggravé par le manque d’accès aux soins et à la thérapie. Elle décrit également le problème que rencontrent les familles lorsqu’elles sont privées de l’accès aux aliments “safe” de leurs enfants autistes qui ont une alimentation sélective due à des sensibilités sensorielles et un besoin de routine. En effet, leur alimentation est perturbée par la famine et la pénurie alimentaire créées par israël pendant et après le génocide à Gaza, entrainant des pertes de poids, des carences nutritionnelles, des problèmes gastro-intestinaux, des troubles du comportement et une souffrance émotionnelle importante. Israël utilise donc la famine comme méthode de guerre et expose ainsi les enfants handicapés à un risque particulièrement élevé de décès.
En dépit de ces exemples clairs d’actions intentionnelles d’invalidation de masse, israël continue d’être célébré par les pays impérialistes pour ses efforts vers une justice pour les personnes handicapées (cf. article 2)…
Colonialisme et handicap
Il serait tentant, après avoir décrit les horreurs subies par les Palestinien.nes, de montrer à quel point nombre de ces personnes ont un Syndrome du Stress Post-Traumatique sévère handicapant, et plus généralement de calquer sur leur vécu nos termes et diagnostics psychiatriques occidentaux. Mais ce serait omettre une part essentielle de leur vécu et adopter une vision coloniale et suprématiste. C’est pourquoi il est essentiel de contextualiser leur handicap et de rappeler qu’il est indissociable du contexte d’occupation coloniale israélienne. C’est précisément ce qu’entendent faire les deux premiers documents de la bibliographie.
Dans le premier, Jasbir K. Puar soulève les limites du lexique de la pensée du mouvement nord-américain pour la justice handie et la théorie crip dans des contextes coloniaux tels que la Palestine, où la mutilation de masse est une tactique coloniale, où l’approche “tuer pour mutiler” [shoot to cripple] a été mobilisée pour discipliner et contrôler les colonisés, et est une des sources prédominantes de handicap. En plus de décoloniser le handicap, Helen Meekosha souligne l’importance de décoloniser les études du handicap. Les principales préoccupations des Palestinien.nes handi.es ne sont pas la vie autonome, la crainte du modèle médical ou les droits humains, mais déjà survivre et pour cela mettre fin à la violence mondiale sous toutes ses formes. Le handicap dans ce contexte n’est plus une condition individuelle, une identité habitée, mais bel et bien un état non exceptionnel du devenir du fait de vivre sous l’occupation, vécu comme une conséquence réelle de la résistance à l’occupation, c’est-à-dire une condition produite structurellement et massivement par l’occupation. Il faut désormais voir les blessures de guerre comme de véritables marqueurs de résistance anticoloniale (cf. article 1).
Un exemple de modèle occidental de maladie mentale à déconstruire est celui de Trouble de Stress Post-Traumatique, ou TSPT (et PTSD en anglais pour Post-Traumatic Stress Disorder). Giacaman affirme : “Nous avons remis en question l’utilité du trouble de stress post-traumatique comme catégorie de diagnostic qui considère la détresse et la souffrance causées par la violence comme une maladie psychiatrique. Cette approche dépolitise les troubles mentaux dus à la guerre en les définissant comme un phénomène biologique, transformant la douleur de vivre en temps de guerre en un problème technique, et effaçant la question fondamentale de la justice.” (cf. article 1). En réalité, la psychiatrie occidentale n’adresse pas la réalité coloniale structurelle vécue par les Palestinien.nes et tente d’invisibiliser un problème systémique en exportant le paradigme des diagnostics et de la médicalisation sur une population sous occupation (cf. article 2). Le Dr Samah Jabr explique : “À Gaza, le Syndrome de Stress Post-Traumatique n’existe pas. Ça n’est pas post-traumatique. C’est continuellement traumatique. Le trauma est constant et sans relâche” (cf. article 2). Nous avons plutôt besoin de solutions sociopolitiques (cf. article 1) : le seul remède, c’est la fin de l’occupation (cf. article 2) !
Plus encore, la psychiatrie joue un rôle prépondérant en tant qu’agent du colonialisme (cf. article 2). Des violences médicales et psychiatriques sont perpétuées pour consolider l’occupation en Palestine. Les populations opprimées ne sont pas considérées comme humaines ; elles sont déshumanisées. L’institution médicale sert de pilier central au régime sioniste. La résistance est pathologisée, c’est-à-dire qu’elle est qualifiée de “trouble”, de “maladie” ou de “folie” au lieu d’être prise au sérieux. Cela passe par le contrôle des contestations, les pratiques psychiatriques coercitives et le nettoyage ethnique (cf. article 1). Les concepts se référant à la santé mentale sont instrumentalisés et la solidarité est considérée comme une pathologie et dénigrée (cf. article 2). Ainsi le mouvement antipsychiatrique doit accompagner le mouvement antivalidiste et anticolonial dans le contexte de l’occupation (cf. article 1).
Yasmin Snounu (spécialiste palestinienne des études critiques du handicap) appelle à contextualiser le handicap dans le cadre de référence étatsunien étant donné que les Etats-Unis soutiennent les projets coloniaux israéliens. Le concept de “validisme” s’articule nécessairement avec ceux de racisme et d’impérialisme, et l’utilisation biopolitique du handicap comme outil de domination. Autrement dit, la discrimination envers les personnes handicapées est indissociable de l’idéologie suprématiste blanche, de celle de la domination d’un pays sur un autre, et de l’utilisation politique des corps comme outil de domination. C’est pourquoi il faut adopter une “perspective abolitionniste anti-impérialiste et internationaliste”, “avec en son centre les principes de justice pour les personnes handicapées” (Jasbir K. Puar, article 1).
Conclusion :
À la fin de leur manifeste (article 8), Julien Antouly et Farah Safi écrivent : “Face à une génération de Palestiniens amputés, la communauté internationale n’a plus l’excuse de l’ignorance. Il faut agir : cesser les attaques illégales, garantir une aide inclusive, documenter et poursuivre les crimes, financer massivement la réadaptation et l’inclusion. Ne pas le faire, c’est condamner des milliers de vie à la dépendance et à la douleur, bien après le silence des armes.” Comme eux, rappelons notre soutien à tous·tes les Palestinien·nes qui vivent de près ou de loin le handicap, et appelons à la fin de l’occupation.
*Le handiwashing est l’appropriation des luttes des personnes handicapées par des campagnes marketing visant à donner une image de marque éloignée de la réalité.
Bibliographie :
- “Les études critiques du handicap et la question de la Palestine. Vers une décolonisation du handicap”, Jasbir K. Puar, traduit par Lauren Delphe (voir ici)
- “Le rôle de la psychiatrie dans l’occupation de la Palestine. Développer une critique de la psychiatrie comme pilier du sionisme, défaire la structure de la santé mentale occidentale et dépathologiser la résistance”, Campaign For Psych Abolition (voir ici) (Note : à l’instar des auteur.ices de ce texte, nous écrivons “israël” sans majuscule)
- “En Israël, l’armée en renfort pour l’autisme”, Alexandra Varti, 5 février 2023, Handicap.fr (voir ici)
- “Autistes, ils sont agents du renseignement en Israël”, Sophie Boutboul, 29 juin 2016, Ouest-France (voir ici)
- “Palestinien autiste tué : le policier israélien acquitté”, 6 juillet 2023, Handicap.fr (voir ici)
- “A Gaza, les enfants autistes sont confrontés à un traumatisme accru, à une régression et à la perte de soins thérapeutiques essentiels”, Rodayna Raydan, 26 novembre 2025, The New Arab (voir ici)
- “Gaza : Au moins 21.000 enfants sont devenus handicapés à cause de la guerre selon l’ONU”, 03 septembre 2025, 20 Minutes (voir ici)
- “Gaza : Les vies brisées deux fois – être handicapé dans un génocide, devenir handicapé par lui”, Julien Antouly et Farah Safi, 27 octobre 2025, L’Humanité (voir ici)
- “Israël abandonne ses enfants autistes : la réforme qui scandalise les familles”, Claudine Douillet, 12 mai 2025, Alliance (voir ici) (Note : attention, source sioniste)
