L'accompagnement en conditions extrêmes : remettre en question la neutralité du point de vue neurotypique

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Description de l’image : Extrait d’une scène du Film Hors-Normes (Octobre 2019) : Vincent Cassel et Reda Kateb accompagnent un adolescent autiste qui a des comportements auto-hétéro agressifs.

Nous sommes cité.e.s dans un billet d’analyse du film Hors-Normes par une chercheuse en sciences humaines et sociales Livia Velpry dans le champ de la psychiatrie à l’INSERM. Cette analyse du film confirme la nôtre, dommage qu’elle repart ensuite sur un point de vue neurotypique. Quelques remarques sont importantes à rappeler :

Les comportements « complexes  » sont d’abord somatiques. Des maladies chroniques et handicaps physiques peuvent également être en cause. A cause de l’apparence de l’autisme dit « sévère », ces maladies seront rarement diagnostiquées chez les personnes autistes, surtout si elles n’oralisent pas. Chaque symptôme de détresse sera relié à l’autisme, ce qui causera un défaut de soin. L’accès aux soins et un système de santé accessible devraient être une priorité pour les autistes. On pourrait citer également l’impact des politiques de santé : la tarification à l’acte (T2A) détruit la médecine humaine et le soin en réduisant le temps de consultation, l’attention et la compassion. Ces politiques impactent directement la réponse aux besoins spécifiques des personnes autistes et in fine le degré de leur handicap.

La psychophobie et le capacitisme complexifient nos vies, pas l’inverse

Mais les conditions associées ne peuvent pas être considérées comme l’essence même de l’autisme dit « sévère ».

La manière de ressentir et de percevoir le monde est différente par rapport aux normes sociales dominantes.  La douleur autiste ne s’exprimera pas de la même façon.  Faire de ces personnes des « cas complexes » ne fera que négliger leur santé en dehors de l’autisme.

Le traitement capacitiste par sa déshumanisation, sa négation des compétences et des droits détruit des personnes. Les parcours psychiatriques précoces sont violents et causent de nombreux stress-post traumatiques, parfois lourds.

L’enfermement, la privation de liberté et d’éducation impactent aussi gravement le développement et la santé des personnes handicapées. Les dits troubles du comportement sont alors produits et renforcés. Comment serait franchement une personne neurotypique enfermée et sans éducation au bout d’une dizaines d’années ?

Une autre subjectivité : l’autisme comme autre forme de vie humaine

Des réponses somatiques différentes, des émotions qui ne s’exprimeront pas selon les attentes et les critères attendus… C’est en fait la subjectivité autiste qui ne peut être comparée à celle neurotypique, elle est atypique.

Les traumas ne seront pas induits de la même façon et aux mêmes intensités. Des comportements hétéro-auto agressifs peuvent être produits par un sentiment d’infériorisation systématique, une dévalorisation verbale et un manque de confiance en soi.

La subjectivité autiste existe et est aussi atypique avec des seuils de sensibilité qui sont différents. Oui nous n’interprétons pas de la même façon le monde qui nous entoure et les injustices constatées ou subies nous révoltent.

Scientifiquement, on sait aussi que les capacités cognitives plus faibles développent plus d’anxiété si l’environnement est inadapté et que les besoins spécifiques ne sont pas fournis. L’anxiété se traduit souvent par la colère, l’évitement ou la peur. Ce sont des réactions de survie.

Comme dit Mel Baggs, quand une personne autiste se révolte contre son équipe soignante, elle résiste et elle se représente par elle-même. La violence fait partie de nos oppressions.

Le point de vue neurotypique comme point de vue situé

Oui « on fait au mieux sans être jamais sûr que l’on fait bien », mais le « on » n’inclut pas les personnes autistes. Le point de vue neurotypique n’est pas l’universel et ne comprendra jamais le point de vue autiste. Les personnes autistes peuvent aider et faire comprendre que NON on n’a pas tout essayé et on peut toujours faire mieux.

L’article montre que cet accompagnement est toujours ouvert. Mais dans quel sens ? Le « quand on ne peut pas faire autrement » se réduit à la contention physique et mécanique comme solution ultime.

La question ouverte sera toujours reposée selon le même point de vue : celui du neurotypique, qui a en plus le privilège d’être un professionnel de santé. Le neurotypique dans ce cas exerce en conséquence un pouvoir supplémentaire sur la personne autiste réduite à un.e patient.e et est la source de la violence capacitiste.

Privilège et pouvoir neurotypique

Au vu de ce que l’on vient d’énoncer sur le point de vue et la subjectivité autiste, cela ne va-t-il améliorer les choses ? Non, La contention ne sera jamais une solution « moindre mal » et doit être abolie.

A chaque fois qu’on cite en exemple des personnes autistes dites « sévères » qui s’auto-mutilent, on ne peut décontextualiser cette violence de la violence capacitiste qu’elles subissent. Et cette violence dans un contexte psychiatrique ou éducatif doit être remise en perspective avec le point de vue neurotypique et son pouvoir.

Nous devons réinvestir le vocabulaire, questionner les termes de « comportement problème », reprendre le savoir sur nous-même et ne pas le laisser aux universitaires non-concernés.

Nos voix, toutes nos voix, ne peuvent plus être effacées.

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